Centre de culture contemporaine — Montpellier
Delayed
Photo © Brice Pelleschi

Œuvre

Delayed

2002

Deux casques d'écoute, munis de microphones, pendent depuis le plafond. Étrange invitation, lancée sans autre forme d'explication au milieu de l'espace d'exposition.

Une fois passés, les écouteurs restent silencieux. Il s'agit dans Delayed de discuter, d'échanger avec celui ou celle qui aura voulu se placer face à nous dans le dispositif. Parler, écouter, rien de plus simple.

Mais ici, la communication ne passe pas instantanément, comme elle le ferait par exemple avec un téléphone. Toute parole prononcée est retardée de 3 secondes - décalage dérisoire qui suffit à dérégler profondément le partage du plus élémentaire message, avec une personne qui se trouve pourtant à quelques pas.

Delayed réalise donc le contraire de ce qu'on peut attendre d'un outil de communication, c'est-à-dire l'effacement de l'objet technologique au profit du contenu de ce qu'on veut transmettre. Delayed est l'anti-téléphone. 

Par la séparation de la parole et de l'écoute, c'est la pensée elle-même qui se trouve assiégée par la confusion. Confusion de deux temporalités, celle de l'œil, celle de l'oreille, que la machine nous interdit de rassembler, contre tous nos instincts. Quand tu parles, je ne t'entends pas. Et puis je t'entends, mais au mauvais moment.

Le dispositif de Gommel vient rendre difficile une opération élémentaire du quotidien, puisqu'une fois le casque passé, il ne suffit plus de savoir ouvrir la bouche et de parler pour se faire comprendre. Avant de se lancer dans une phrase, il faut scruter la bouche de celui qui parle, estimer le temps de décalage du son et de l'image, choisir entre plusieurs stratégies de compensation qui nuisent toutes à la fluidité, pour ne pas dire l'évidence, de la conversation. 

Et c'est bien l'évidence qui ne résiste pas à Delayed, car pour se parler, il ne suffit pas de se parler. 

Les 3 secondes de décalage introduites par Gommel sont un gouffre qui nous sépare non seulement de la personne que nous avons en face de nous, mais aussi de nous-mêmes. En découpant la parole, Gommel s'attaque à autre chose. Il réduit le langage à des morceaux épars que nous devenons incapables de relier, il isole des micro-récits de plus en plus disjoints, mettant ainsi à mal le fil de la pensée et la mémoire immédiate de la conversation.


Console de mixage, 
deux casques, câbles