Centre de culture contemporaine — Montpellier

Exposition

Une lettre arrive toujours ...

18/07/14 - 16/11/14
Bas Jan Ader, Eleanor Antin, Robert Barry, Mel Bochner, Sophie Bélair Clément, Dominique Blais, George Brecht, Marcel Broodthaers, James Lee Byars, André Cadere, Dieudonné Cartier, Alejandro Cesarco, Kathy Constantinides, Jan Dibbets, Marcel Duchamp, Robert Filliou, Dora Garcia, Mark Geffriaud, Felix Gonzales-Torres, Dan Graham, Felix Gmelin, Jenny Holzer, Douglas Huebler, Khalil Joreige & Joana Hadjithomas, Alan Kaprow, On Kawara, Ben Kinmont, Nicholas Knight, Alison Knowles, Joachim Koester, Silvia Kolbowski, Mikko Kuorinki, Louise Lawler, Audrey Martin, Bruce Nauman, Garry Neill Kennedy, John Perreault, Adrian Piper, Roland Sabatier, Bettina Samson, Yann Sérandour, Mieko Shiomi, Mario Garcia Torres, Endre Tòt, Lawrence Weiner

 

Commissaire: Sébastien Pluot

 

Exposition du 18 juillet au 21 septembre 2014

 

Une lettre arrive toujours à destinations constitue le troisième volet de la saison  « Vous avez un message », après Conversations Electriques (22 juin – 15 décembre 2013) qui s’intéressait aux conversations à distance, et Dernières Nouvelles de l’Ether  (7 février – 22 juin 2014) qui explorait l’environnement électromagnétique à travers lequel nous communiquons.


Présentation par Sébastien Pluot, commissaire de l'exposition :

 

Les messages qui transitent par une simple lettre comme par des média de télécommunication engagent l’établissement d’un pacte scellé entre expéditeur et destinataire(1).

Mais les termes de ce pacte font immanquablement l’objet de détournements, déviations et incertitudes quant à la trajectoire, la temporalité et l’authenticité d’un message(2) : sommes-nous en mesure d’identifier l’authenticité de l’envoyeur ? Ce message nous est-il vraiment destiné ? Savons-nous quand il a été envoyé ? Transformons-nous le message à mesure que nous le découvrons ?

De même, une œuvre atteint toujours plusieurs destinations car elle n’adresse jamais un sens univoque et se transforme par les interprétations qui en sont faites. 

Inscrits dans un environnement technologique, les sujets sont constamment sollicités par des appels et sont l’objet de messages qui leurs sont adressés, qu’ils pensent leur avoir été destinés ou qu'ils reçoivent sans les avoir attendus ou souhaités.

La généralisation de l'usage d'algorithme par les systèmes informatiques de distribution d'information et de publicité, catégorise les sujets adressés selon des principes de « préférences » normalisés et des systèmes discriminants. Cet environnement, qui calcule et administre les sujets sous forme de données, a le pouvoir de les tracer bien au-delà de leur adresse physique. 

Issue d’une recherche(3) en histoire et théorie des arts, cette exposition examine ces enjeux dans ce qu’ils ont de plus essentiels : qu’est-ce qu’implique une adresse ? Quels sont les enjeux d’un appel ? Quelles sont les trajectoires d’une destination ?

De nombreux artistes contemporains de différentes générations présentés dans cette exposition court-circuitent l’idéologie du paramétrage technologique et revendiquent le fait que les destinations d'une œuvre demeurent toujours incalculables et incertaines. Ces œuvres font écho aux espoirs et aux échecs de toute énonciation que la transmission électronique à distance tente de domestiquer.

Depuis Marcel Duchamp au début du XXè siècle, l’œuvre est indissociable de ses interprètes. Selon lui, « l’artiste n’est pas seul à accomplir l’acte de création car le spectateur (…) ajoute sa propre contribution au processus créatif ». 

Ainsi, la volonté d’adresser une œuvre de manière directe et transparente est plus qu’incertaine. C’est à partir de ce constat que dès la fin des années 1950, de nombreux artistes ont initié des « œuvres partitions » destinées à être interprétées par le public qui en devient le co-auteur (Georges Brecht, Robert Filliou, Alison Knowles, Allan Kaprow et avant eux John Cage…).

Par ailleurs, dans le courant des années 1960, la question de l'adresse est devenue un enjeu particulièrement sensible à travers notamment la production du Mail Art. Une communauté internationale d’artistes a développé des pratiques qui tentaient d’esquiver, d’un côté le système coercitif des dictatures (Amérique du sud, Pays de l’est) et, de l’autre, le système aliénant des mass médias et de l’industrie culturelle des pays capitalistes (Japon, USA, Europe). Leurs œuvres étaient véhiculées par la poste afin de disséminer leurs propositions en dehors de la censure et de franchir des frontières à moindre coût. Cette pratique de dissémination par les moyens du courrier ou d'inserts dans la presse est devenue un genre déterminant pour certains artistes conceptuels (Eleanor Antin, Marcel Broodthaers, Dan Graham, On Kawara, Douglas Huebler, Jan Dibbets…) qui y voyaient un moyen de véhiculer des images et des textes en dehors des cadres validant traditionnellement le fait qu’il s’agisse d’une œuvre.  

La question de l’adresse et de la destination concerne plus généralement la condition de tout médium : imprimerie, photographie, phonographe, téléphone, télévision, internet, fax… Alors que la modernité technologique fantasme une transparence totale des médiums qui ont pour mission d’enregistrer et restituer « fidèlement » des contenus, de nombreux artistes identifient au contraire les potentialités de leurs caractères défaillants.

Ainsi les œuvres de Mel Bochner Joachim Koester ou Yann Sérandour déjouent les attendus du médium photographique et de la reproduction mécanique, celle de Ben Kinmont déplace les potentialités représentationnelles de la gravure, celle de Silvia Kolbowski déconstruit la puissance algorithmique et, selon des formes très différentes, celles de Sophie Bélair-Clement, Dieudonné Cartier, Alejandro Cesarco, Felix Gonzalez-Torres, Mark Geffriaud, s’adressent à l’interprétation dans un état d’incomplétude, d’attente et d’appel. La production des œuvres n’étant jamais en adéquation avec leur réception, Mikko Kuorinki, Mario Gracia Torres, Louise Lawler, Yann Sérandour ou Felix Gmelin interrogent les trajectoires d’œuvres qui se trouvent manipulées par les systèmes culturels. Les œuvres de Bettina Samson ou Dora Garcia interrogent quant à elles les caractères insolites des usages de dispositifs de transmission à distance par le téléphone comme par des technologies plus récentes.

L’exposition Une lettre arrive toujours à destinationS ne s’adresse pas à un « public » spécifique, celui qui se rend à l’adresse, mais à des sujets singuliers qui, comme l’avançait Giorgio Agamben, sont des « sujets tels que de toute façon ils importent ».  C’est pourquoi, une partie des œuvres présentées a cette capacité à être disséminée, à l’image de la dissémination de leurs significations, au-delà de l’espace d’exposition. Les visiteurs pourront ainsi choisir des œuvres de l’exposition qu’ils souhaiteront adresser à d’autres en dehors de l’espace de La Panacée. 

Certaines œuvres sont également réalisées par ou avec le public comme pour les pièces de George Brecht, Robert Filliou, Dora Garcia, Alison Knowles, Ben Kinmont, Louise Lawler, Adrian Piper, John Perreault, Michael Parsons, Roland Sabatier ou encore Mieko Shiomi, dont nous réactivons le Spatial Poem #2.

La Panacée proposera également des dispositifs spécifiquement créés pour l’exposition comme Poste restante, une boîte aux lettres scellée dans un mur de la Panacée qui accueillera les missives du public destinées à demeurer à cette adresse sans pouvoir être jamais consultées. De plus, les ateliers permanents « mail art » et « Selfie carte postale » sont ouverts à tous et prolongeront l’esprit de l’exposition.

Time Box donnera à l’exposition une durée de 10 ans. En 1975, l’artiste New Yorkais Stephen Antonakos imagine le projet Time Box. Il invite 4 artistes (Daniel Buren, Sol LeWitt, Richard Artschwager et Robert Ryman) à réaliser une œuvre destinée à être isolée dans une boîte ouverte 25 ans plus tard. Personne n’était informé de son contenu pendant cette durée. En hommage à Stephen Antonakos qui a disparu l’année dernière, nous proposons de réitérer cette procédure en invitant des artistes de l’exposition à participer à un projet consistant à envoyer une œuvre dans une boîte par la poste en sachant qu’elle ne sera ouverte que dans 10 ans.

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(1) Selon Jacques Lacan, « Le séminaire sur « La Lettre volée » », dans Ecrits I, Éditions du Seuil, p.28 et p.41.
(2) Selon Jacques Derrida, La carte postale : de Socrate à Freud et au-delà, Flammarion 2004, p 441-547.
(3) Recherche menée par Sébastien Pluot et Fabien Vallos dans le programme de recherche En Traduction à l’ESBA TALM site d’Angers.