Centre de culture contemporaine — Montpellier

Exposition

PRÉ-CAPITAL

19/05/17 - 27/08/17

Pré-capital - Formes populaires et rurales dans l’art contemporain
 

Caroline Achaintre, Elise Carron, Eric Croes, Mimosa Echard, Aurélie Ferruel & Florentine Guedon, Yann Gerstberger, Bella Hunt & DDC, Matteo Nasini, Samara Scott, Markus Selg, Santo Tolone, Natsuko Uchino, We Are The Painters

Curators : Charlotte Cosson & Emmanuelle Luciani avec Nicolas Bourriaud

L’exposition Pré-capital présente des artistes qui prennent en compte l’ère pré-industrielle dans leur mode de production. Relativisant le monde numérique, ils/elles promeuvent l’idée d’une décroissance artistique. La collecte d’objets, l’artisanat, l’intérêt pour les traditions populaires et les modes de vie ruraux sont au cœur de leur travail, mais à travers des problématiques contemporaines.

                           

 

Le milieu de l’art n’est qu’au « post » : postmoderne, post-Internet, post-humain…Dans la course au progrès, nos yeux restent rivés à l’après, au nouveau, à ce qui semble forcément mieux. A la suite d’Hegel qui a donné à l’Histoire un sens et un but, et dans la lignée d’un Occident gouverné par le perfectionnement des technologies, les théoriciens et artistes de la postmodernité1 n’ont eu de cesse de faire écho à leur présent en délaissant un passé réduit à une boîte à outils de formes décontextualisées.


Toujours penser « l’après » revient à s’inscrire dans la lignée révolutionnaire d’un passé fait de mouvements en remplaçant toujours d’autres via des changements de direction radicaux. Cette façon très européenne – et typiquement française – d’envisager l’Histoire fait oublier que, de manière systématique, des courants majeurs et mineurs coexistent au sein d’une époque et que, souvent, la suivante voit resurgir le refoulé en lieu et place de la norme. Ainsi par exemple de l’économie de marché : timidement apparue au XVIe siècle, elle ne remplace la « vie matérielle » qu’au XVIIIe pour petit à petit devenir le mode de vie dominant dans le monde depuis lors.2

Caroline Achaintre, Elise Carron, Eric Croes, Aurélie Ferruel & Florentine Guedon, Yann Gerstberger, Bella Hunt & DDC, Matteo Nasini, Santo Tolone, Natsuko Uchino et We Are The Painters travaillent la laine, la glaise, la chaux, les pigments naturels, la toile, le bronze, le cuir… Ils transforment leur matière première brute eux-mêmes, loin des objets manufacturés alimentant notre quotidien et les musées occidentaux depuis l’urinoir de Marcel Duchamp. Ils opèrent en cela un rapprochement avec des savoir-faire artisanaux, des savoir-faire souvent perdus dans les mégalopoles.
Leur art est issu d’une connaissance rurale, ancestrale ; il ne pourrait émaner d’une capitale. Il se pose comme un art non capitaliste.

Les oeuvres ici exposées sont à échelle humaine, éloignées du gigantisme propre à la société de consommation. Elles se développent de manière organique en contre-point des angles droits et de la froideur des matériaux synthétiques propres à la modernité. A l’image de l’architecture de Jacques Couëlle tout en rondeur et en chaleur, ces oeuvres pensent un habitat respectueux d’une humanité reconnectée à sa dimension naturelle. Elles proposent un vivre ensemble qui atténue les différences entre artistes et artisans, riches et pauvres, « nature » et « culture ». Il n’est donc pas étonnant de percevoir des précédents à cette approche au sein des théories sur l’humilité et les traditions vernaculaires qu’a développées Yanagi Sohetsu en contre-pied de l’industrialisation massive du Japon ou dans des pratiques italiennes issues d’un pays resté très agricole car ayant moins connu le boom économico-industriel des Trente Glorieuses.

Les artistes ici exposés développent une philosophie du lien qui pourrait les rapprocher en communauté. Ce vivre ensemble alternatif correspond à celui
des « créatifs culturels »3 qui, souvent, optent pour un mode de vie respectueux de l’environnement. Pourtant, la manière de produire des artistes de « pré-capital » n’est pas écologique par idéal mais par nécessité. Ceux-ci pourront produire même à l’issue d’un crash boursier et/ou électrique. Ces artistes répondent, parfois inconsciemment, à la nécessité pour notre époque de « payer la facture entropique »4 de l’utilisation massive des ressources énergétiques de la Terre par la modernité. Ces artistes en quête de savoir-faire ancestraux n’ont pas la naïveté de penser qu’il serait possible de retourner à un « état de nature »5 parfait et antérieur à l’avènement de l’humanité. Mimosa Echard et Samara Scott insèrent d’ailleurs dans leur pratique les détritus amassés par la consommation. Elles soulignent en cela la nécessité pour la société à venir de prendre en compte plusieurs siècles d’accumulation pour l’accumulation. Les oeuvres de « pré-capital » puisent ainsi à la source de l’humanité afin d’entrevoir sans peur un futur assumant notre présent.

Charlotte Cosson & Emmanuelle Luciani

 

1 - Paradoxalement au vu de l’immobilité ontologique dans laquelle ils se trouvent
2 - Braudel, Fernand, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, 1979
3 - Ray, Paul H., Anderson, Sherry Ruth, The Cultural Creatives: How 50 Million People Are Changing the World, New York, Harmony Books, 2000
4 - Rifkin, Jeremy, La nouvelle société du coût marginal zéro : L’internet des objets, l’émergence des communaux collaboratifs et l’éclipse
du capitalisme, Paris, Babel, 2016.
5 - Rousseau, Jean-Jacques, Du Contrat Social ou Principes du droit politique, 1762.